LE DESORDRE

LE DESORDRE

PRISONNIERES & PRISONNIERS POLITIQUES, LUTTES, GEORGES IBRAHIM ABDALLAH, جورج ابراهيم عبدالله


Georges Ibrahim Abdallah, prisonnier des raisons d'Etats

Publié par LE DESORDRE sur 24 Octobre 2013, 20:01pm

Catégories : #Georges Abdallah, #GA - La presse

TV5
Le 25 octobre 2013, Georges Ibrahim Abdallah entame sa trentième année de détention dans les prisons françaises. Objet d'une insistance judiciaire sous pressions étrangères sans équivalent, il est devenu – même si ce statut lui est refusé – l'un des plus vieux prisonniers politiques du monde.
Dirigeant libanais marxiste des FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises) il avait été condamné en 1987 à la détention perpétuelle pour complicité dans l'assassinat à Paris de deux diplomates américain et israélien, payant largement pour des attentats qui n'étaient pas les siens. Récit d'un parcours hanté par l'histoire.
Zoom:Dans les geôles de l'histoire
Georges Ibrahim Abdallah lors de son procès (1987)

Dans les geôles de l'histoire

24.10.2013 par Pascal Priestley
Il est devenu l'un des plus anciens prisonniers politiques du monde, battant sinistrement cette année le record de Nelson Mandela. Aujourd'hui oublié, il fut un spectre des années 80. Vingt-neuf ans après son arrestation, son nom reste associé à juste titre à plusieurs meurtres perpétrés en Europe en pleine guerre du Liban mais aussi, par confusion médiatique, à une vague d'attentats aveugles qui lui est certainement étrangère tant son propre combat était ciblé. Sa trajectoire reflète les drames d'une époque.

Issu d'une famille chrétienne maronite, Georges Ibrahim Abdallah naît en 1951 à Koubeyat, un gros village du nord du Liban. C'est là qu'il grandit, au sein d'une fratrie de 9 enfants, sous la forte autorité d'un père militaire. Devenu professeur de collège, il est muté à Beyrouth où, à contre-courant de sa culture familiale, il sympathise avec les milieux pro-palestiniens et nationalistes arabes, à l'époque plus imprégnés de marxisme que d'islamisme. Après le début de la guerre du Liban, il rejoint le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) puis une petite organisation qu'il a sans doute contribué à faire naître : les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL).

Composée surtout de militants originaires de ... Koubeyat, celles-ci cherchent, après l'invasion du Liban par Israël (20 000 morts combattants et civils), à porter en Europe la guerre subie au Proche-Orient. Plusieurs actions meurtrières leur sont attribuées au début des années 80 dont, en 1982, les assassinats à Paris du Lieutenant-Colonel Charles Ray (attaché militaire adjoint de l'ambassade des États-Unis en France) et Yacov Barsimentov (deuxième conseiller à l'ambassade d'Israël) ainsi que, en 1984, celui à Rome de l'amiral américain Leamon Hunt.

Georges Ibrahim Abdallah est arrêté à Lyon en octobre 1984 par hasard. Résidant alors en Suisse, il venait y récupérer la caution d'un appartement de location. Les policiers, le découvrent porteur d'un « vrai-faux » passeport algérien et l’arrêtent. Avec l'aide de différents services secrets amis (algériens mais aussi israéliens), ils éventent sa véritable identité .
Ennemi public

S'il est reconnu comme membre important des FARL (qu'on croit en lien avec Action directe), son implication personnelle dans leurs attentats n'est cependant alors aucunement établie et les charges se limitent à l'usage de faux papiers. Au Liban, les FARL réagissent, exigent la libération de leur chef et, pour mieux se faire entendre, enlèvent le 23 mars 1985 à Tripoli (Nord-Liban) un diplomate français, Sidney Gilles Peyroles, qui se trouve être le fils de l'écrivain Gilles Perrault.

Patron de la DST (contre espionnage français), Yves Bonnet négocie immédiatement via l'Algérie le principe d'un échange. Les FARL l'acceptent et tiennent parole : le diplomate est libéré après treize jours. Il n'en sera pas de même de Georges Ibrahim Abdallah. Dans un appartement dont il paye le loyer, les policiers découvrent à ce moment précis des explosifs et des armes, dont le pistolet qui semble avoir servi à tuer trois ans plus tôt les diplomates Charles Ray et Yacov Bartimentov. Le Libanais est inculpé de complicité dans leur assassinat.

Après une première condamnation (quatre ans de prison) en juillet 1986 pour les délits « véniels » (détention d'armes et faux papiers) son véritable procès s'ouvre le 23 février 1987 devant une cour spéciale. L’atmosphère y est très tendue. Représentés par leur ambassadeur, les États-Unis se sont portés partie civile. En France, surtout, l'année qui précède (décembre 1985, mars et septembre 1986) a été marquée par une vague d'attentats sanglants (treize morts et des centaines de blessés).
Ils ne peuvent certes être imputés à Georges Ibrahim Abdallah, en prison depuis deux ans ; un « Comité de soutien avec les prisonniers politiques arabes du Proche-Orient » (CSPPA) pro-iranien les revendique d'ailleurs, exigeant, outre sa libération, celle d'Anis Naccache, impliqué dans un attentat contre l'ancien premier ministre d'Iran réfugié en France, Chapour Baktiar.

Officiellement, c'est bien le complice des seuls meurtres de Charles Ray et Yacov Bartimentov – agents ennemis dans sa guerre - que l'on juge. Pourtant la confusion, entretenue autant par les autorités que par la presse, s'est installée avec la peur autour de celui qu'on désigne comme l'ennemi public numéro un : (« Il a fait trembler les Français », titre ainsi le Nouvel Observateur avant le procès). Si Abdallah n'a pu commettre les attentats de 1986, ne peut-il en être, même derrière des barreaux, l'ordonnateur ? Et ses frères, autres visages inquiétants dont les portraits sont diffusés sur les murs, les exécuteurs ?

Zoom:
Appel officiel diffusé dans l'hiver 86 - 87

Barbus

Suggérant le risque de représailles, l'avocat général ne requiert que dix années de prison (« Je crois, dans l'intérêt de tous, pouvoir vous demander, vous conjurer, vous supplier de ne pas prononcer à l'encontre de l'accusé une peine de réclusion criminelle supérieure à dix ans. »). Fait exceptionnel, la Cour ne le suit pas et prononce une toute autre peine : la perpétuité. Dans un sondage CSA, 78 % des Français approuvent la condamnation, présentée comme un acte de courage à l'égard du terrorisme. Sous la plume de son éditorialiste Claude Cabanes, le quotidien communiste « l'Humanité » en fait, lui, une autre lecture : « Washington a gagné, sous les applaudissements de Tel-Aviv (...). Le procès Abdallah a été de bout en bout piloté pour et par une puissance étrangère ».

Il est aussi un coup de politique intérieure. Le ministre de la police de l'époque, Robert Pandraud, confiera huit ans plus tard : «Nous avions lancé la piste des Farl sur la base des premiers témoignages, même si nous savions que pour des Français, qui pensaient avoir reconnu des frères Abdallah sur les lieux des attentats, tous les barbus proche-orientaux se ressemblent. Nos contacts, notamment algériens, nous assurent que le clan Abdallah n’est pour rien dans ces attentats [de 1986, ndlr], mais ne nous en apportent pas la preuve. Je me suis dit qu’au fond mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien. En réalité, nous n’avions alors aucune piste».

L'auteur véritable de la vague meurtrière de 1986 est du reste arrêté quelques mois plus tard. Il se nomme Fouad Ali Saleh. D'origine tunisienne, il apparaît affidé au pouvoir iranien qui entend faire payer à la France son soutien à l'Irak de Saddam Hussein alors en guerre avec l'Iran. Son réseau semble assez proche du Hezbollah libanais (et peut-être plus, quoique ce dernier s'en soit toujours défendu) mais très islamiste chiite, sans lien avec les FARL d'Abdallah, marxistes et de composition chrétienne.

Trop tard pour ce dernier, dont le sort est scellé. Abdallah - après tout au moins complice avéré des meurtres de diplomates - a correctement rempli son rôle exutoire. On saura par la suite que son avocat, Jean-Paul Mazurier, informait la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) sur son client. Tout cela n'intéresse plus grand monde. A la fin des années 80, les guerres Iran-Irak comme celle du Liban s'achèvent, recouvertes par le tumulte de l'effondrement soviétique puis par les conflits du Golfe. Les échos et la nature du terrorisme eux-même se déplacent. Emprisonné à Lannemezan (sud de la France) Georges Ibrahim Abdallah, à qui est refusé le statut de prisonnier politique, est entré pour de longues années dans l'oubli.

Acharnements


A partir de 1999, les règles françaises le rendent pourtant libérable sous condition : aucune peine de sûreté n'a été prononcée contre lui et – en dépit de son refus de renier ses actes - sa conduite en prison est considérée comme « exemplaire ». Huit demandes, depuis cette date, ont été déposées en ce sens. En 2003, la libération conditionnelle lui est d'abord accordée puis refusée sur appel d'un parquet sensible, de toute évidence, à des pressions extérieures. Les démarches suivantes connaîtront toutes le même sort.« C'est le gouvernement des États-Unis qui oppose un véto intolérable à sa libération » affirmait son avocat Jacques Vergès (le Monde diplomatique, mai 2012), ce que confirme son nouvel avocat Jean-Louis Chalenset.

Analyse partagée par Gilles Perrault «  Ce sont les pressions américaines et israéliennes qui expliquent son maintien en détention. C'est symbolique : on ne tue pas un diplomate américain impunément. C'est un exemple, et c'est un acharnement ». Père du ... diplomate Sidney Peyroles enlevé au Liban en 1985 par les FARL, l’écrivain français est aujourd'hui l'un des défenseurs paradoxaux de la libération d'Abdallah : « il est temps de tourner la page ».
Yves Bonnet
Il en est d'autres, également inattendus, dont Yves Bonnet lui même. Retraité, l'ancien chef de la DST sort de son silence : « il faut se souvenir du contexte, des massacres de Sabra et Chatilah dont les coupables n'ont jamais été punis, déclare t-il en 2012 dans un entretien avec "la Dépêche" . (...) J'aimerais rappeler aussi qu'on a remis en liberté l'assassin de Chapour Baktiar, qui lui, sur ordre de l'Iran, avait décapité l'ancien Premier ministre au couteau et lui avait coupé les mains. Ce type-là, qui a commis un crime atroce, a été libéré moins de 20 ans après les faits. Georges Ibrahim Abdallah, lui, est plus mal traité qu'un serial killer alors qu'il a commis des actes politiques ». Quelques jours plus tôt, l'ex-policier avait évoqué sur France 24 une issue possible « Cette injustice a assez duré (…) Plus rien ne justifie son incarcération. Qu'on le mette dans un avion et qu'on le renvoie chez lui, au Liban, où les autorités sont disposées à l'accueillir ».

Décisions politiques

En février 2012, le Premier ministre libanais Najib Mikati en visite à Paris demande en effet aux autorités française la libération de ce compatriote qualifié de « prisonnier politique ». Le 21 novembre 2012, nouvelle décision de remise en liberté du Tribunal d'application des peines. Nouvel appel du parquet, cette fois rejeté. Nous sommes en janvier 2013 et tout semble réglé. Il ne reste plus aux autorités qu'à appliquer la décision en l'assortissant d'un arrêté d'expulsion vers le Liban pour éviter toute autre mesure sur le sol français. L'intéressé lui-même a fait connaitre son désir de retourner à Koubeyat pour y exercer son métier d'enseignant. La presse libanaise annonce son retour pour le 15 janvier.

C'est compter sans le mécontentement du département d’État américain : "Nous avons des inquiétudes légitimes quant au danger qu'un M. Abdallah libre représenterait pour la communauté internationale", s'émeut alors sa porte-parole. Compréhensif, le ministère français de l'intérieur fait attendre tandis qu'un ultime pourvoi en cassation du Parquet suit son cours. Avec succès : le 4 avril 2013, la Cour de Cassation déclare la demande de libération conditionnelle « irrecevable » au motif, exposé sans rire, que le demandeur ne peut se voir « accorder une libération conditionnelle sans avoir été obligatoirement préalablement soumis, à titre probatoire, à une mesure de semi-liberté ou de placement sous surveillance électronique pendant une période d'un an au moins ».

C'est peut-être son métier qui veut cela : avocat de Georges Ibrahim Abdallah depuis le décès de Jacques Verges, Jean-Louis Chalenset se déclare confiant en une libération proche de son client. Il n'a pas jugé utile de relancer une nouvelle demande de mise en liberté : « Il faut une expulsion et la décision relève aujourd'hui strictement de l'exécutif, résume t-il». Le ministre de l'intérieur ?« Plutôt François Hollande ». Trente ans après les faits, Abdallah reste un prisonnier d’État.