LE DESORDRE

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PRISONNIERES & PRISONNIERS POLITIQUES, LUTTES, GEORGES IBRAHIM ABDALLAH, جورج ابراهيم عبدالله


Interview de Jean-Marc Rouillan - La Dépêche du midi - 13/11/02

Publié par LE DESORDRE sur 9 Novembre 2009, 16:03pm

Catégories : #Action directe

Action directeAprès la libération de Maurice Papon, avez-vous espéré celle pour raison de santé, de votre compagne Nathalie Ménigon mais aussi de Georges Cipriani?

La libération de Maurice Papon pour raison de santé a confirmé la nature éternelle de la justice dans ce pays. " Suivant que vous serez puissant au misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir... " Les magistrats se plient aux raisons humanitaires quand il s'agit d'un criminel de guerre, un grand commis de l'Etat, mais non quand il en va de la vie du petit voleur et du simple détenu. Et que dire quand il s'agit d'un prisonnier révolutionnaire, un opposant! Cela fait bientôt dix ans que les psychiatres de l'HP de Villejuif ont conclu que la santé de mon camarade Georges Cipriani était incompatible avec sa détention. Pourtant il aura fallu que nous fassions (avec Joëlle Aubron) près de deux mois de grève de la faim en 2001 pour qu'il quitte les cachots de la centrale d'Ensisheim et soit hospitalisé.


Et Nathalie Ménigon?

Nathalie est, quant à elle, toujours détenue, alors qu'elle a déjà subi deux graves AVC (accident vasculaire cérébral) et que les médecins craignent un troisième qui pourrait lui être fatal. Elle a pratiquement perdu l'usage du bras et de la jambe gauches.


Quels sont, aujourd'hui, les contacts que vous avez avec elle?

Des établissements ont été aménagés pour les détenus mariés à Bapaume et à Joux-la-Ville, mais les rapprochements sont toujours exceptionnels. De nombreux couples attendent en vain des années durant. Dans notre cas, Nathalie est dans le Pas-de-Calais et moi dans les Bouches-du-Rhône! Par contre, nous avons la possibilité de nous téléphoner, une demi-heure tous les quinze jours.


Espère-t-elle une libération pour raison de santé?

Suite à l'affaire Papon, son avocat a engagé une procédure identique. Mais nous sommes sans illusions. Dans nos dossiers, les commissions d'application de peine refusent jusqu'à libérer les détenus ayant accompli leur peine, alors... imaginez l'un des quatre d'Action directe sur qui ils ont cristallisé jusqu'au paroxysme leur haine des combattants révolutionnaires...


Quelles sont vos conditions de détention?

Depuis ma dernière grève de la faim, je suis détenu dans un établissement qui n'est pas marqué du sceau de l'isolement ou du disciplinaire. Et sauf quelques contrôles et censures particulières relevant de ma nature de prisonnier politique, je subis le même régime que les autres détenus.


Comment résistez-vous à l'isolement? Prenez-vous des médicaments pour réduire l'angoisse, pour dormir?

Je n'ai jamais pris de " petites pilules roses ", cette camisole chimique que deale l'administration pénitentiaire dans le seul but de faire accepter l'inacceptable et de tenter de réduire les taux dramatiques d'automutilation et de suicide. Ce trafic légal ne fait qu'empirer le délitement des individus et celui des conditions générales dans les prisons. Et aggrave la situation de mouroir et de psychiatrisation dans ce qu'il faut appeler aujourd'hui de simples éliminatorium. Certains en ont besoin pour ne pas craquer... Je ne condamne pas ceux qui ont besoin de ces soulagements. Ils font ce qu'ils peuvent face à des conditions inhumaines et destructrices. Pour ma part, je crois que je n'en ai jamais eu besoin parce que je sais pourquoi je suis emprisonné et quel est le sens de mon combat. Malgré tout, je suis libre, ils peuvent faire ce qu'ils veulent, une part de moi demeure libre car je n'ai jamais désespéré de la lutte pour la liberté authentique.


Est-ce que la nuit, il vous arrive encore de rêver?

Mes rêves et mes cauchemars de prisonnier... J'essaie de leur donner forme et de leur tordre le cou dans l'écriture, par exemple dans le roman " Paul des Epinettes " que je viens de publier ou dans celui qui sortira prochainement. L'écriture a été un élément de ma résistance face à la machine aliénante du carcéral. Elle s'est imposée dans le dénuement des jours et des nuits. Aujourd'hui elle est en moi, en un flot continu, et elle change ma relation aux matons et aux autres détenus. Je suis celui qui témoigne, non le témoin de passage, mais celui qui voit et qui vit, qui dénonce de l'intérieur la terrible machine à broyer les hommes, la terreur qui doit faire accepter la norme sociale.


Suivez-vous l'actualité et comment?

D'abord, il faudrait s'entendre sur ce qu'est l'actualité et l'information et ce qu'elle n'est pas, mais pour en rester à la propagande du système, à la publicité et aux faits divers, je peux vous affirmer que nous sommes branchés " in live ". A Arles par exemple, sur chaque coursive, il y a au moins une télé tournant en boucle sur le canal LCI. Dès qu'il se passe quelque chose, nous sommes aussi vite informés qu'une rédaction par une dépêche. Pour les journaux, nous nous payons un bon nombre de quotidiens et d'hebdos, sans doute beaucoup plus que nous pouvons en lire. Vous voyez,
nous sommes presque des citoyens, finalement nous sommes tout autant intoxiqués par la " Vulgate " et autres catéchumènes des bien-pensants.


Un peu plus d'un an après les attentats du 11 septembre, quel regard portez-vous sur le combat de Ben Laden?

Je sais bien quelle est la confusion régnante, mais quand même, comment supposer un instant que je puisse être proche du combat d'un ancien agent de la CIA, d'un cul béni, d'un féodaliste? Je défends une cause qui, depuis Auguste Blanqui et peut-être bien avant lui, a toujours été sans dieu ni maître. Je me fous que ce soit moral, le fait que les bandes de supplétifs dressés, nourris et armés par les gouvernements occidentaux pour en finir avec les velléités de libération et de progrès dans le Tiers Monde et dans les cités et autres bidonvilles, trahissent aujourd'hui leurs maîtres et les mordent. Par contre ce que je peux regretter, c'est que pour des foules immenses de miséreux, une part importante des 90 % de la population mondiale exploitée et opprimée par les mâchoires de la mondialisation impérialiste, ces personnages soient devenus les héros des luttes. Qu'ils usurpent ce que doit être le véritable combat de libération contre la dictature des inégalités sociales. Dans ce sens, le système a gagné deux fois. On mesure à cette fausse alternative entre deux barbaries sanguinaires, le chemin que devront parcourir les révolutionnaires pour redresser le drapeau des exploités.


Si vous aviez pu voter aux dernières présidentielles, le vote révolutionnaire c'était qui?

Il existe peut-être un vote utile, un vote défensif, mais il n'y a sûrement aucun vote révolutionnaire dans une telle situation de non-droit et de mascarade. Aucun. Le vote révolutionnaire se constitue dans les rassemblements à la base, les réseaux transnationaux de résistance, les actions directes des travailleurs et dans les quartiers, l'opposition consciente, la démocratie directe et les sabotages. La montée en puissance de la résistance des opprimés est antinomique avec la sinistrose des farces électorales; même si pour se sentir moins cons, certains s'y maquillent de rouge vif.


Que représentent à vos yeux Arlette Laguillier et Olivier Besancenot?

Je sais bien que le sectarisme est le sport national du gauchisme, mais pour moi, tous deux sont des camarades. Même si je ne suis pas d'accord avec leur marchandage permanent, à la limite de la collaboration, comme avec leur frilosité de boutique, mais ils ne seront jamais des ennemis pour cela. Le combat pour notre classe se tresse de milliers de pratiques différentes et il y a de la place pour tous les révolutionnaires sincères. Par contre, je reproche à ces têtes d'affiche le fait de banaliser les mots d'ordre révolutionnaires avec leurs discours insipides et de décolorer le véritable positionnement de classe dans leur acharnement à se faire reconnaître vizirs des travailleurs à la place du PC.


Beaucoup de révolutionnaires des années 1970 se sont reconvertis brillamment dans la politique, les affaires ou le journalisme. Quel regard portez-vous sur eux?

Je rappellerai cette citation de Brecht, " Quelqu'un qui lutte un jour, c'est très bien, quelqu'un qui lutte un mois, c'est formidable, quelqu'un qui lutte trois ans c'est très rare, mais ceux qui luttent toute leur vie, ceux-là sont les indispensables " Ils ont lutté et ce fut quelquefois formidable mais aujourd'hui, ils sont rentrés dans le rang et font carrière. C'est leur problème, non le mien. Je remarque toutefois combien ceux qui furent en leur temps les pires dogmatiques de la pensée gauchiste sont restés tout autant dogmatiques, mais aujourd'hui de la vulgate réactionnaire. Qu'ils appellent aux bombardements américains ou qu'ils se prétendent encore de gauche!


Avec le recul, est-ce qu'il vous arrive de penser que votre destin aurait pu être différent? Sur quoi tout a basculé dans le  choix de l'action violente? Des regrets....

Il n'y a point de lutte révolutionnaire sans violence, je l'ai très vite appris en Mai 68 et durant mes années de lutte contre la dictature franquiste. A ces heures d'incendie, nous reprenions à notre compte la sentence de Malcolm X, " celui qui refuse la violence peut rayer le mot révolution de son vocabulaire ". Soit on est conséquent, soit on se complait dans la mascarade. Il n'existe que peu d'alternatives crédibles. Pour ma part, j'ai toujours essayé de rester fidèle à notre engagement, dans les moments où nous étions des dizaines de milliers ou lorsque nous n'étions plus que quelques centaines. Et je crois que je n'ai aucun regret personnel parce que j'ai préservé cette fidélité et l'honnêteté qui lui correspond. Je le paye de deux décennies de prison peut-être... mais je n'étais pas fait pour la trahison et la collaboration. Et je crois que je l'ai toujours su, depuis la première barricade à l'angle de la rue des Lois, à Toulouse, et les premières rencontres avec les anciens guérilleros anti-franquistes. La prison, la mort... la mort, la prison... j'irai jusqu'au bout, je ferai ma part du chemin.


Vous êtes condamné à perpétuité mais votre peine incompressible arrive à terme en 2007. Si vous deviez sortir est-ce que le combat continuerait et sous quelle forme?

Chaque jour de prison est un combat. Notre libération sera un combat tout aussi sûrement. Le pouvoir ne nous sortira de prison que si l'on abjure. Pour donner un seul exemple, voici quelques mois, la juge d'application des peines de la Centrale de Moulins a refusé la remise en liberté d'un camarade au prétexte qu'il était toujours solidaire de la lutte du peuple palestinien! Depuis 16 ans, notre détention a été conçue pour nous briser politiquement, psychiquement et physiquement. S'ils n'y parviennent pas et ils n'y parviendront pas, j'ai bien peur que nous subissions la perpétuité réelle.

 

Interview de Jean-Marc Rouillan par Hervé Monzat